Bien que l’invention de l’avion sans pilote remonte à la Première Guerre mondiale, ce n’est que vers 2010 que le marché des drones a connu son véritable essor. Compte tenu des nombreuses perspectives que faisait naître ce nouvel objet prometteur, le Gouvernement français de l’époque avait inclus la filière drone dans la liste des 34 plans industriels soutenus par l’état.

Le savoir-faire aéronautique français, l’excellence de notre ingénierie, l’écosystème ou encore le volontarisme politique représentaient des atouts majeurs pour accorder à la France, à travers cette innovation, un rayonnement certain à l’international.

Pourtant aujourd’hui, la Chine fournit trois drones sur quatre sur le marché mondial civil et nos armées utilisent majoritairement des drones américains.

Qu’a-t-il donc manqué à la France pour réussir alors qu’elle avait tous les prérequis pour réussir sur le marché des drones?

« L’innovation, les Américains en font un commerce, les Chinois une copie, et l’Europe une réglementation. »

Ce récent adage ou triste constat que l’on doit à Emma MARCEGALIA – ancienne présidente de la Confindustria, le « MEDEF italien » – se vérifie une fois de plus pour le marché des drones, à ceci près que cette fois-ci la Chine ne copie plus, mais développe, fabrique et vend.

L’Europe quant à elle, a en effet réglementé. La France avait été le premier pays au monde à se doter d’une réglementation dès 2012. La Direction Générale de l’Aviation Civile avait pris intelligemment les devants dans une démarche collaborative et constructive avec les différents acteurs du monde du drone afin que cette réglementation ne soit pas un frein à l’essor industriel de la filière française. Cependant le premier jet de réglementation commune à l’échelle européenne n’est attendu que pour la fin de l’année car des difficultés d’uniformisation par manque de consensus se font sentir.

A cela s’ajoute une forte pression du lobbying des grands du secteur, qui ont vite compris que la réglementation était devenue de nos jours un bon moyen de se préserver de la concurrence…

A titre d’exemple, nombre de médias attirent l’attention sur DJI, leader mondial chinois du drone, dont les actions de lobbying s’élevaient à 680K€ en 2019 uniquement sur le sol américain selon le « Center for Responsive Politics » et 200k€ déclarés à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique en 2018 en France.

Ce lobbying ne fait cependant pas tout.  Les chinois ont vraiment réussi tant technologiquement que commercialement, à surpasser les autres nations sur ce marché innovant. Depuis 2006, le pays a mis en place le Plan stratégique pour la science et la technologie à moyen et long terme qui place l’innovation comme le fer de lance de sa politique industrielle afin de doubler son volume de commerce extérieur et faire passer sa dépendance technologique de 60% à 30% à horizon 2020. L’état chinois a en effet misé depuis de nombreuses années sur les filières d’avenir en y investissant des milliards. Un effort de guerre auxquels les entreprises étrangères ont en plus contribué puisqu’elles se voient imposer de transférer leurs technologies localement si elles veulent pénétrer l’immense marché chinois. (Airbus par exemple a inauguré en 2008 une chaîne de montage finale d’A320 à Tianjin.)

Une fiche du Réseau interministériel de Veille et de Prospective français rappelait dans une analyse que le risque de captage technologique est fort en Chine ou “apprendre” se dit “copier »…

En France, le marché prometteur des drones a vu naître spontanément une multitude de start-up. Malheureusement un des défauts endémiques de notre « Start-Up nation » est sans nul doute l’étroitesse voire l’inexistence du capital-risque (financement des entreprises naissantes à risque tout en étant à fort potentiel). Et finalement, bien peu d’entreprises ont réussi à trouver les fonds nécessaires à leur éclosion malgré le fait que bon nombre d’entre-elles proposaient de réelles innovations technologiques différenciantes.

Henry SEYDOUX à la tête de Parrot est parvenu pour sa part à rafler en 2015 le gros de la mise en levant 300M€ dont 33M€ mis sur la table par la BPI. L’entreprise devait devenir le mastodonte français du drone avec une gamme principalement dédiée aux loisirs. Mais au lieu de se positionner sur le segment des jouets, la France aurait dû soutenir à cette époque les drones professionnels et militaires pour lesquels nos ingénieurs avaient bien plus de compétences pour créer de la valeur ajoutée. Le savoir-faire de notre industrie aéronautique, son exigence et la fiabilité de ses productions auraient dû représenter le modèle à suivre pour s’attaquer à cette nouvelle filière et trouver un positionnement aussi pertinent que rémunérateur à long terme. 

Mais la plupart des investisseurs, réfractaires aux longs et onéreux travaux de R&D pourtant nécessaires pour toucher une clientèle professionnelle ou militaire, ont donc préféré se tourner vers les drones ludiques, plus simples à mettre sur le marché et plus facilement rentables à première vue. Mais à ce petit jeu-là, la chine est indétrônable et ses coûts de productions hors d’atteinte.  

Conséquence : en 2017, Parrot a perdu la bataille du drone de loisir contre DJI et a dû se séparer d’une grande partie de sa R&D comme la plupart des Majors américaines qui ont mis fin à leurs projets à l’instar du drone de la firme GOPRO.

Parrot SA confirmait dans un communiqué de presse relayé par l’agence Reuters en aout 2019, le recentrage de son activité. L’entreprise se repositionne aujourd’hui vers le marché professionnel et militaire, en développant notamment un prototype de drone pour répondre à un appel d’offre de l’US Army. L’entreprise mise sur un argument de poids : celui de préserver les datas de ses clients. Un avantage considérable quand on sait que DJI est banni par les institutions américaines pour avoir été accusé de récolter les données relevées par ses drones au profit de la Chine. 

A la même période, deux sociétés françaises ont réussi à attirer les projecteurs du monde de la finance en surfant sur la bulle spéculative naissante des drones. « Drone volt » et « Delta drone » ont en effet tenté l’aventure de l’introduction en bourse. Mais sans réelle innovation technologique de rupture développée en interne (Drone volt par exemple ne revend essentiellement que des drones DJI), l’aventure s’est transformée en rêve d’Icare comme en témoigne le cours de leurs actions sur 5 ans.

Figure 1 : Cours action DELTA DRONE. Source : Boursorama.com 

Figure 2 : Cours actions DRONEVOLT. Source : Boursorama.com 

N’y aurait-il donc pas un problème d’aiguillage de l’investissement en France, qui ne s’oriente pas toujours là où il serait pourtant le plus judicieux ? Les rois du « pitch » ou du « copinage » font généralement beaucoup d’ombre aux purs techniciens inventeurs qui sont réellement à l’origine de l’innovation mais bien trop discrets pour maitriser l’art de la communication… Et à bien y réfléchir les financiers n’ont pas souvent le vernis technique nécessaire pour appréhender l’état de l’art et les défis technologiques en jeu.

Alors, afin d’éviter que l’investissement ne se perde trop en conjectures en France, pourquoi ne pas envisager de rationaliser ce capital-risque qui nous fait si cruellement défaut. Ne serait-il pas intéressant de constituer des collaborations très en amont des filières pour faire converger travaux de recherche, développement de l’innovation, besoins du marché et investisseurs ? Coopérer est le meilleur moyen de dessiner ensemble une stratégie cohérente et payante pour tous. Mais il faut agir vite.

Car s’il y a bien un autre défaut typiquement français qui n’a pas favorisé l’avènement de nos jeunes entreprises de la filières drones c’est la lenteur de notre système, couplée au poids administratif de nos marchés publics.

Les appels d’offre sont si pesants et si contraignants que les marchés publics en deviennent quasiment inaccessibles pour les petites structures qui n’ont pas les ressources humaines et temporelles pour se permettre de s’y consacrer. Pourtant, ces marchés pourraient être un bon moyen d’alimenter la trésorerie de nos jeunes pousses. La solution : donner un peu de souplesse à ces marchés publics en essayant de défendre une certaine souveraineté, peu probable malheureusement, ou promouvoir la collaboration entre les grandes entreprises du secteur et les start-up, les unes apportant expérience, structuration et capacité industrielle, quand les autres apporteraient innovation, créativité et agilité. La collaboration est sans doute une bonne chose en matière de développement de l’innovation, encore faut-il veiller à l’équilibre de la relation qui peut rapidement devenir dissymétrique entre un grand groupe et une jeune entreprise.

Mais faute de moyen ou d’avoir réussi à convaincre les investisseurs, la majeure partie de nos start-up du domaine ont donc dû se résigner vers 2018 à mettre la clé sous la porte laissant à la concurrence internationale le champ libre. Quelques-unes ont cependant bien résisté. On peut citer, Novadem, Azur drone, ou encore Delair. Elles ont su adresser dès le départ les segments de clients professionnels, du monde de la surveillance industrielle et de la sécurité… 

Sunbirds, Donecle ou Diodon sont également des belles pépites, des fabricants plus discrets sans doute mais qui méritent d’être cités pour la qualité de leurs innovations. Sunbirds vient notamment de réaliser la première traversée de la Manche (aller et retour) avec un drone à voilure fixe solaire. Donecle s’est quant à elle spécialisée dans de l’inspection par drone des avions de ligne quand Diodon a pour sa part mis au point un drone gonflable capable de se poser et de décoller en mer.

Figure 3 : Le drone gonflable de Diodon dédié aux travaux maritimes

Figure 4 : Le SB4 Phoenix de l’entreprise Sunbirds, premier drone professionnel à énergie solaire à longue portée

Malheureusement, un trop grand nombre de start-up de la filière drone sont restées sur le bord de la route.

Et même si c’est un phénomène bien connu dans le cycle de vie des nouveaux marchés, ce qu’on appelle la structuration, la filière drone a été particulièrement impactée par le manque d’investissements.   

Un homme d’affaires israélien préconisait il y a peu, qu’en matière d’innovation il valait mieux investir beaucoup au départ sous peine de devoir investir beaucoup plus par la suite pour refaire son retard par rapport à la concurrence. Une leçon à méditer de la part d’un pays qui a su investir au bon moment dans la filière et qui fait aujourd’hui partie des leaders mondiaux des drones à usage militaire.

La France aurait pu faire beaucoup mieux, surtout qu’elle brille rarement par sa promptitude à réagir. A ce sujet, le projet de drone MALE (Medium Altitude Long Endurance) lancé en 2015 entre la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne pour s’affranchir de la dépendance avec le drone Reaper américain n’est toujours pas à ce jour parvenu à un accord… Il n’y a donc vraiment plus de temps à perdre.

D’autant que les prévisions d’évolution sont plutôt encourageantes pour les constructeurs de drones : le taux de croissance annuel mondial est estimé à 17,04% entre 2018 et 2025. Un marché qui devrait passer de 13,4 Md$ en 2018, à 40,31 Md$ en 2025 d’après l’analyse de MarketsandMarkets.

Alors donnons-nous les moyens et portons nos efforts pour rendre le capital-risque plus massif car c’est une arme indispensable pour remporter quelques victoires sur le champ de bataille de la guerre économique et technologique mondiale. Et gardons en tête que même en période de crise, l’Histoire a toujours montré que l’innovation était le meilleur moteur de croissance.     

Il serait donc vraiment dommage de rester sur le bord du chemin alors que la France a bel et bien tous les atouts pour réussir en matière de drones. Et pas uniquement en matière de drones aériens. Les drones maritimes ont le vent en poupe et la France a encore un coup à jouer. Ne sommes-nous pas les meilleurs spécialistes en matière de constructions navales et qui plus est dans le domaine des sous-marins ?

Arnaud Le Maout – Consultant Innovation Mer & Cybersécurité Le Village by CA Finistère 

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